Histoire de Lyons-la-Forêt

Un pays, une forêt

Est-il possible de parler du Pays de Lyons sans tout d’abord évoquer sa forêt, l’une des plus belles hêtraies d’Europe, et certainement la plus remarquable de France avec ses 11 000 hectares ?

Une forêt naît de l’union de l’homme et de la nature sauvage. En ces temps où l’écologie fait le cœur de l’actualité, comment ne pas s’enorgueillir de ce trésor au milieu duquel nous vivons sans pour autant toujours bien le connaître.

Chemin en forêt de Lyons

La forêt, broussailles primitives ou futaies cathédrales, vastes landes, vallées et vallons, parsemés de nombreux hameaux et villages, est un ensemble dans lequel l’homme se sent à la fois protecteur et protégé. Il y retrouve ses racines et y puise l’équilibre nécessaire à sa survie. Le Pays de Lyons offre ce miracle écologique à tous ceux qui le découvrent, miracle plus que millénaire, qu’il nous appartient à tous d’aimer et de rendre vivant, tant au cœur de ce pays qu’au delà de ses frontières terrestres.

Dans notre canton, il faut garder en mémoire la fonction prépondérante des moines qui dès le XIIe siècle ont joué le rôle de défricheurs dans une contrée, comme beaucoup d’autres, certainement peu hospitalière. En 1134 apparaît l’abbaye de Mortemer dans le vallon du Fouille-Broc. Ce lieu, au cœur de la forêt, est sans conteste, l’un des éléments fondateurs du Pays de Lyons.

Car défrichement signifie aussi édification de granges dispersées dans des clairières ou landes nouvellement cultivées. Chacune de ces granges devint le lieu de travail non seulement des moines mais surtout des paysans qui s’installèrent dans ces nouveaux espaces pour y vivre avec leur famille. Ainsi sortirent de terre, entre autres, Beauficel, lande inculte et stérile devenue en l’espace de cent ans un village pourvu d’une église et entouré de terres plantées et fertiles ou encore Bosquentin, ermitage transformé en un vaste établissement agricole.

La célèbre abbaye de Saint-Denis près de Paris, eut également d’importantes fondations comme Fleury-la-Forêt, Lilly et Morgny, appelées les trois villes de Saint-Denis, plus tard unies au domaine des ducs de Normandie. Les Hogues fut fondé par l’abbaye de L’Isle-Dieu. Une charte du XIIe siècle parle également de l’« ancien et du nouveau territoire du Tronquay ».

On comprend assez bien le rôle des défrichements, liés à l’établissement d’une société humaine agraire : granges gérées et entretenues par les moines avec les seigneurs locaux, terres rendues fertiles, villages ne cessant de s’agrandir et une forêt, abondamment peuplée en gros gibier, lieu privilégié des chasses royales.

A travers l’histoire

Ruines de l’abbaye de Mortemer au XIXe siècle

Rien ne prédestinait cependant le Pays de Lyons à rencontrer les grands de ce monde. Son histoire semblait davantage liée à la petite histoire qu’à la grande jusqu’à ce que d’importantes recherches nous prouvent le contraire et mettent peu à peu en lumière un passé beaucoup plus glorieux. Mais il est évident que notre canton, s’il est demeuré longtemps à l’écart des grandes voies de communication, n’est pas pour autant resté en marge de l’histoire. Une fois encore la forêt aura joué un rôle déterminant dans son attrait et donc dans son lien à quelques grandes figures historiques. De la première race de nos rois, mérovingiens et carolingiens, aux ducs de Normandie, puis des rois de France jusqu’à l’actuelle forêt domaniale, sa richesse cynégétique n’aura jamais cessé d’attirer souverains et autres passionnés.

De l’Empereur Néron au duc de Penthièvre

Il faut rappeler le tracé probable d’une voie romaine allant de Rouen à Beauvais et traversant Lyons-la-Forêt, Lilly, Morgny et Bézu-la-Forêt. Lilly (Lilliacum) est, par exemple, un nom d’origine gallo-romaine, tout comme ceux de Fleury, Morgny et Lyons. Plusieurs sites attestent ainsi la présence de l’homme de l’Antiquité : tuiles, sarcophages, colonnes, bas-reliefs, monnaies de Néron (37-68) à Trajan (53-117) et plus remarquable encore, la découverte à Lyons-la-Forêt, par le docteur Marc-Adrien Dollfus, d’un théâtre actif jusqu’au IIIe siècle, établi à flanc de vallon. Tous prouvent l’existence d’une occupation gallo-romaine au moins dans le quartier du Bout de Bas à Lyons. L’histoire du Pays de Lyons ne commence donc pas au VIIe siècle.

La vallée de la Lieure

La forêt, par héritage des lois impériales romaines était demeurée domaniale et réserve non seulement de bois mais aussi de chasse. Elle gardera tout au long de son histoire cette spécificité. À la chute de l’Empire, les multiples invasions germaniques du Ve siècle, puis celles des Normands auront certainement contribuées à l’accroissement du massif forestier car celui-ci, frontière végétale difficile à franchir, servait aussi de rempart naturel contre les agressions.

Les rois Clotaire II (584-629) et Dagobert Ier (v.603-639), possédant tous deux une demeure à Etrépagny, chassaient probablement en forêt de Lyons. Charles-le-Chauve (823-877) et Carloman II (866-884) habitèrent un palais appelé Basiu – pour certains l’actuel Bézu – aujourd’hui le manoir royal de La Fontaine-du-Houx. Selon la chronique de Saint Bertin, le roi Carloman aurait été mortellement blessé en 884 lors d’un accident de chasse en forêt de Bézu, ancien nom de la forêt de Lyons.

L’une des résidences favorites des ducs de Normandie

La création du duché de Normandie par le traité de Saint-Clair-sur-Epte entre Charles le Simple (879-922) et Rollon (av.890-931) en 911, fit renaître ce qui deviendra le Canton de Lyons. Très rapidement, le nouveau duc Guillaume Ier de Normandie, appelé aussi Longue Epée (av.910-942), très attaché à la forêt domaniale (celle-ci n’était qu’à trente kilomètres de Rouen, capitale du duché), décide d’établir, en 935, à Saint-Denis-en-Lyons, une vaste résidence surplombant les rives de la Lieure.

Guillaume le Conquérant (1027-1087) y donne une charte en 1050. Peu d’années avant sa victoire à Hasting en 1066, et son couronnement à l’abbaye de Westminster, il ordonne en 1060 la construction d’une forteresse importante à Lyons, lieu stratégique, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière entre le royaume de France et le duché de Normandie. Son fils cadet le roi Henri Ier (1068-1135) achèvera l’édification de ce château dont les bases de l’imposant donjon ont été mises au jour durant l’été 2007.

Henri Ier Beauclerc

Henri Ier dit Beauclerc, est certainement le personnage le plus emblématique du canton, tout au moins de Lyons-la-Forêt. Cette gloire, peut-être la doit-il à sa mort prématurée, en son château de Lyons. La chronique raconte qu’après avoir mal digéré des lamproies (sorte d’anguilles très appréciées au Moyen Âge), il fut pris de douleurs épouvantables et mourut à Lyons le 1er décembre 1135. Henri Ier fut aussi l’un des bienfaiteurs de la toute jeune abbaye de Mortemer, née de l’installation de quelques religieux d’un prieuré de Beaumont-le-Perreux, séduits par la vie de trois ermites auprès d’un étang alors décrit comme « fangeux ». Cette installation reçu l’approbation de l’archevêque de Rouen et celle du roi d’Angleterre.

Plus tard, en 1163, le roi Henri II Plantagenêt (1133-1189) et sa mère l’impératrice Mathilde (1102-1167), fille d’Henri Ier Beauclerc et femme de l’empereur et roi Henri V de Germanie (1081-1125), permirent la construction de la nef de l’abbatiale. Richard Ier d’Angleterre, dit Cœur de Lion (1157-1199), couronné le 13 août 1189, prit pour confesseur Guillaume, abbé de Mortemer et pour très proche chevalier Etienne de Longchamps qui l’accompagna lors de la troisième croisade et devint gouverneur de Saint-Jean-d’Acre de 1191 à 1192. Il fut prévôt de Lyons à son retour de Terre sainte.

Mais cette période ne fut pas de tout repos pour les habitants du Pays de Lyons qui eurent à souffrir de la parfois dure rivalité entre les ducs de Normandie et les rois de France. Ce domaine, surtout la forêt, avait aux yeux des souverains tant Anglais que Français, une importance considérable. Sa valeur avait redoublé dès le XIe siècle à cause de sa position stratégique à la frontière des deux royaumes et par sa proximité de Paris.

La conquête de Philippe Auguste

Philippe Auguste

Guillaume le Bâtard, autre nom du Conquérant, puis Henri Ier, avaient cherché successivement à renforcer le système défensif de leur château de Lyons. Celui-ci commandait des forts de la vallée de l’Andelle comme ceux de Vascœuil ou de Pont-Saint-Pierre. Par deux fois, en 1193 puis le 1er juillet 1202, le roi Philippe Auguste (1165-1223) s’empara de cette forteresse. Après cette victoire le territoire de Lyons perdit sa position stratégique et donc un peu de son prestige militaire et social, même si le roi de France le garda comme lieu de villégiature et de chasse. Louis IX ou Saint-Louis (1215-1270) y vint au moins quatre fois dans la deuxième moitié du XIIIe siècle. Le roi fonda à Lilly une maladrerie. Philippe IV le Bel (1268-1314), grand chasseur et amateur de chevaux, allait rapprocher encore les capétiens du domaine de Lyons. En vingt-neuf ans de règne, il y fera quarante-sept séjours. Le calme ne revint pas pour autant puisqu’il fallut attendre 1450 pour que le Pays de Lyons devienne définitivement français après la victoire du connétable de Richelieu sur les Anglais à Formigny, mettant fin aux calamités de la guerre de Cent Ans. La paix enfin retrouvée, le Pays put développer ses richesses.

Philippe le Bel

Le château de Lyons ne fut pas le seul à recevoir des hôtes royaux. Charles VII (1405-1461) et sa célèbre maîtresse Agnès Sorel, la Dame de Beauté (du nom de son domaine près de Paris), séjournèrent au manoir de La Fontaine-du-Houx, édifié par Philippe le Bel. Au XVIe siècle la vicomté de Lyons, appartenant toujours au roi de France, restait importante. En 1528, François Ier (1494-1547) en fit don à la duchesse de Nemours pour peu de temps. Charles IX (1550-1574) aima particulièrement la forêt de Lyons qu’il découvrit lors d’un séjour. Il y chassa ensuite fréquemment, faisant d’après certains historiens du manoir de La Fontaine-du-Houx son pavillon de chasse avant d’entreprendre à Noyon-sur-Andelle (aujourd’hui Charleval – en souvenir du jeune roi – dans le canton de Fleury-sur-Andelle) la construction d’un vaste palais qui ne sera jamais achevé. Une légende veut qu’il ait donné le nom de ses quatre chiens favoris aux quatre familles qui exploitaient les verreries dans la forêt : Caqueray, Bongars, Vaillant et Martel. Mais à côté de cette histoire royale existent d’autres histoires locales liées à quelques personnages, parfois étonnants.

Seigneurs locaux, petits et grands seigneurs

Enguerrand de Marigny

Le fort pouvoir ducal ou royal ainsi que l’implantation des abbayes empêcha le développement d’importantes seigneuries. Seules trois sont attestées dès les XIe et XIIe siècles, à Vascœuil, à Rosay et à Lisors. Les rois confiaient à certaines familles un peu plus de pouvoir, à Lyons-la-Forêt comme pour la garde du château. Ainsi la famille Le Portier donnera au canton l’un de ses plus illustre enfant : Enguerrand de Marigny (1260-1315), célèbre surintendant des finances sous le règne de Philippe IV le Bel, qui au commencement du XIVe siècle possédait tout le sud du Pays de Lyons ainsi que le château de Touffreville. Philippe Le Bel lui offre en 1309 le manoir de Fleury ainsi que la haute justice de Lilly, Morgny et Rosay. Marigny fonda surtout la collégiale d’Ecouis. Son exemple ne ressemble toutefois à aucun autre dans le Pays de Lyons. Jamais en effet, membre d’une famille locale n’aura atteint sa puissance, à l’exception tout autre et plus tardive, du poète Isaac de Benserade (1613-1691). Même s’il fut jugé pour détournement de fonds puis pendu au gibet de Montfaucon, la réhabilitation d’Enguerrand de Marigny lui valut d’être inhumé dans la collégiale qu’il avait fondée.

Le duc de Penthièvre

Le XIVe siècle vit également la création de la maîtrise des eaux et forêts et peu à peu la petite ville de Lyons gagner en importance avec au XVIe siècle l’établissement d’un bailliage secondaire et un siège d’élection lui conférant une certaine indépendance par rapport à Gisors. En 1665, Lorleau devient seigneurie du duc de Montmorency-Luxembourg. Louis XIV devait offrir la seigneurie de Lyons réunie en 1710 à celles de Gisors, des Andelys et de Vernon, à son petit-fils le duc de Berry, formant ainsi le nouveau comté de Gisors. En 1775, celui-ci passa par héritage au duc de Penthièvre (1725-1793). Connu pour sa charité et aimé de la population, celui-ci fit beaucoup pour le Pays de Lyons et pour Lyons-la-Forêt en particulier en commandant la construction de la halle actuelle.

Tout au long de son histoire, même simple, le Pays de Lyons aura donc été entre les mains de grands seigneurs et de princes du sang ou de monarques Anglais et Français. Pas moins de cent vingt séjours royaux y ont été recensés entre 935 et 1337.

Lyons-la-Forêt, petite capitale urbaine

Isaac de Benserade

Le XVIe et le XVIIIe siècle voient le développement le la petite cité de Lyons-la-Forêt, cœur irriguant l’activité du Pays de Lyons. Historiquement, l’importance jouée par son vieux château royal, ne fut pas sans effet sur sa croissance économique et démographique. Si les pouvoirs se concentrèrent durant plusieurs siècles dans la capitale du canton, la cause en était la présence obligée d’officiers royaux. Le territoire n’était pas moindre non plus puisqu’il s’étendait sur près de soixante paroisses. Les métiers les plus fréquents étaient alors ceux de bûcherons, sabotiers, vanniers et charbonniers, tous liés à une exploitation intensive de la forêt, parfois anarchique. La ville de Lyons vit quant à elle, s’accroître la présence de nombreux magistrats (conseillers au bailliage, en l’élection et en la maîtrise, conseillers aux receveurs des tailles, gentilshommes verriers…) et donc l’émergence d’une bourgeoisie riche et active, bourgeoisie qui édifia les principaux bâtiments encore visibles aujourd’hui et qui donnent tant de charme à la petite métropole du canton, faisant d’elle l’un des plus beaux villages de France.

Même si elle eut durement à souffrir de certains de ses engagements, par exemple au moment de la Ligue des partisans du duc de Guise (catholiques) auquel s’étaient ralliés les Lyonsais, opposés en 1590 à ceux du futur Henri IV (calvinistes), la ville sut se relever grâce à un dynamisme lié à une population riche de sa diversité économique et sociale. Ces nombreuses personnalités de la vie locale furent ainsi pour certaines fondatrices de couvents comme ceux des cordeliers en 1624, des ursulines et des bénédictines de Saint-Charles en 1630.

Cette vitalité porta également des fruits aux alentours jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les défrichements continuèrent avec une plus grande intensité aux Hogues, au Tronquay et à Lorleau. La Révolution de 1789 devait marquer un coup d’arrêt à cette prospérité.

La période contemporaine

Maisons à Lyons-la-Forêt

La forêt de Lyons eut en effet à souffrir de la nouvelle organisation administrative, née de la Révolution. Devenue en 1789 bien national, celle-ci fut livrée aux déprédations de toutes sortes par des pillards souvent venus de très loin pour se procurer des matériaux dont ils avaient besoin. Il fallut faire appel à la gendarmerie pour que cessent ces incidents dommageables à l’équilibre forestier. Les XIXe et XXe siècles furent de longues périodes de restructuration et de rénovation qui aboutirent au magnifique massif que nous connaissons et parcourons aujourd’hui.

L’unité territoriale, héritage des lois romaines, puis des ducs de Normandie et des rois de France, avait implosé en faveur d’un remembrement en plusieurs départements : Seine-Inférieure et Eure. Le Pays de Lyons vécut difficilement cet écartèlement de son territoire et le désormais chef-lieu de canton perdit en importance en devenant simplement un gros bourg rural. Il n’y eut pas seulement l’organisation juridique et politique qui fit défaut d’un coup à Lyons mais aussi la disparition des abbayes médiévales et des couvents d’Ancien Régime, devenus eux aussi biens nationaux et livrés à des tâches nouvelles.

La population bourgeoise se désintéressa, faute de perspectives rentables, à ce bourg – la proximité de Rouen jouant probablement en défaveur de Lyons. Le nombre d’habitants du canton devait marquer un net fléchissement durant le XIXe siècle. A elle seule la ville de Lyons-la-Forêt passa en cent ans de 1740 à 740 habitants…

Parterre de jacinthes en forêt de Lyons

Les tentatives d’industrialisation (filatures principalement, verrerie aussi) n’eurent qu’un succès de courte durée, comme la reconversion de l’ancien couvent de Cordeliers de Lyons-la-Forêt en manufacture de toiles imprimées par Louis Goutan qui cessa son activité en 1848. L’agriculture restait également bien peu productive en comparaison des riches plaines voisines du Vexin. Seule l’exploitation forestière connut un regain d’activité grâce à l’utilisation des feuillus dans la papeterie. Enfin, demeuré à l’écart des grands axes de circulation ferroviaire, le Canton de Lyons aurait pu péricliter peu à peu, mais c’était sans compter avec ses ressources exceptionnelles en matière de tourisme et l’attrait considérable de sa forêt.

Ainsi le Pays de Lyons n’a jamais cessé d’attirer artistes et intellectuels, tels Jules Michelet, Frédérick-Arthur Bridgman, Paul-Émile Pissarro, Jean Renoir, Jacques-Émile Ruhlmann, Maurice Ravel, André Masson, André Breton, Louis Aragon, Jean-Louis Barrault, Paul Léautaud, Bernard Buffet, Simone de Beauvoir, Julien Green, François Mitterrand, Claude Chabrol et beaucoup d’autres, moins connus, venus trouver à 100 kilomètres de Paris un cadre de vie unique et chaleureux.