Le monument aux Héros du Canton de Lyons, une œuvre singulière signée Pierre Patout

20 janvier 2019

Dans le cadre des commémorations liées au centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, la ville de Lyons-la-Forêt et l’association Les Amis de Lyons ont souhaité attirer l’attention de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) de Normandie sur notre monument aux morts cantonal, un patrimoine particulièrement intéressant, non seulement parce qu’il est en lien direct avec la Grande Guerre, mais aussi parce qu’il est, dans sa partie la plus ancienne, l’œuvre de l’un des plus grands architectes français de l’entre-deux guerres : Pierre Patout (1879-1965). Familier de Lyons-la-Forêt de 1905 à 1933, ce dernier est aussi l’auteur avec son ami l’ensemblier et icône du style Art déco Jacques Émile Ruhlmann de « L’Herbage », la maison de campagne (1912) de Ruhlmann et très probablement de l’atelier d’un autre de leurs amis, Paul-Émile Pissarro, fils de Camille Pissarro, rue du Bout-de-Bas.

Indissociable de Jacques Émile Ruhlmann

Le nom de Pierre Patout est profondément lié à celui de Ruhlmann et Lyons incarne à merveille cette amitié entre les deux créateurs. Si Jacques Émile Ruhlmann est aujourd’hui encore très connu, même d’un large public, parce qu’il incarne le mouvement français « 1925 » et plus globalement, le style Art déco, Patout quant à lui souffre d’un déficit de reconnaissance alors qu’il reste la figure de proue du style « Paquebot » avec des réalisations prestigieuses comme l’aménagement du paquebot Normandie, chef d’œuvre incontesté de l’art décoratif français de l’entre-deux guerre.

Le monument aux Héros du canton de Lyons est aussi l’unique monument aux morts réalisé par Pierre Patout. Et c’est très certainement (comment pourrait-il en être autrement) avec son ami Ruhlmann qu’il le conçut. Il faut donc y voir encore une fois, le témoignage de l’amitié entre les deux créateurs mais également la preuve de leur attachement pour Lyons-la-Forêt où ils firent de très fréquents séjours et où ils attirèrent nombre d’artistes.

Une « œuvre » préparatoire

Le 21 septembre 1920, Pierre Patout réalise une vue d’un MONUMENT aux « HEROS » qu’il propose à la ville de Lyons. Un devis est réalisé le 5 octobre 1920 puis une gouache et encre sur papier marouflé sur carton intitulé : « AUX HEROS du CANTON de LYONS la FORET », par Pierre Patout, datée d’octobre 1920 et de format 152 x 70,5 cm.

Patout accompagne son projet d’un devis. Celui-ci détaille l’ensemble des végétaux (thuyas, buis, arbustes et pelouse) et matériaux (briques spéciales de Lyons, vieilles briques, cailloux, sable de route et sable de Seine, chaux de Beffes, ciment et pierres) qui seront utiles pour la réalisation du monument. Le total s’élève à 13 000 francs avec la statuette en bronze de Maurice Lerouge (1879-1928) symbolisant la déesse Pallas placée sur une colonnette de briques plates et de pierre érigée à la proue d’un massif de buis taillés. Le fond du monument est constitué de murets de briques rouges enchâssant des plaques de pierre avec les noms gravés des morts de chaque commune. L’ensemble est encadré de buis et de charmilles taillés respectant la conception d’origine de Pierre Patout.

Le coût du monument est financé par une souscription à hauteur de 11 000 francs lancée par la commune et par une subvention préfectorale.

Une élévation et un plan du monument sont tracés sur une pierre scellée au dos du muret central (toujours visibles), assortis des noms du statuaire et de l’architecte Pierre Patout. Dans son devis, Pierre Patout précise : « 1 plaque pour façade postérieure avec gravure du plan et de la façade pour faire respecter les dimensions de verdure et gravure des noms, prénoms, abrégés et grades, noms de communes ». Il s’agit bien ici, pour Patout, de réaliser une œuvre d’art.

Ce qui caractérise le monument aux morts du canton de Lyons-la-Forêt, c’est surtout sa composition où se mêlent le végétal et le minéral dans un tracé imaginé par Pierre Patout, fidèle aux idéaux esthétiques prémices du style Art déco : dépouillement dans les formes, jeu de matières, géométrie, dynamisme. Cette réalisation est très éloignée de celles visibles dans de nombreux villages de France et peut être qualifié de premier et rare monument aux morts de style Art déco.

Par délibération du 12 octobre, le conseil municipal valide le travail de Patout. Le monument sera inauguré le 16 mai 1921.

Un mécénat des Amis de Lyons et une demande de protection au titre des monuments historiques

Conservée dans les réserves de la mairie de Lyons-la-Forêt, la très belle œuvre préparatoire de Pierre Patout a été démontée, dépoussiérée avec la réalisation d’un encadrement type boîte de chêne, la pose d’un isolateur, d’un verre conservation (anti UV) et antireflets, d’un carton barrière PH neutre conservation musée, d’un fond de cadre en Makrolon et d’un châssis de renfort. Le cadre en bois d’origine a été nettoyé et ciré puis monté sur le cadre type boîte. L’association Les Amis de Lyons, particulièrement attachée à la valorisation du patrimoine lyonsais, est mécène de ce travail réalisé par l’atelier Didier Barrault.

Présenté à l’occasion des Journées européennes du patrimoine 2018 en présence des descendants de Pierre Patout, ce travail de mise en valeur du beau témoignage de l’attachement de l’un des plus grands architectes français à Lyons-la-Forêt est accompagné d’une demande officielle auprès de la Drac Normandie, après délibération du conseil municipal de Lyons, de protection au titre des monuments historiques inscrits du monument de Pierre Patout aux Héros de la Première Guerre mondiale et de l’œuvre préparatoire.

Cette dernière, accrochée dans la mairie au-dessus de la porte d’entrée de la salle de l’ancien Bailliage, est désormais bien visible et peut être admirée par tous.

Par Vincent Freylin, président des Amis de Lyons