Frederick Arthur Bridgman, un orientaliste américain à Lyons

9 septembre 2015

Si Lyons-la-Forêt a accueilli depuis des siècles de nombreuses personnalités, il en est une qui mérite d’être mieux connue, non seulement pour ses origines mais aussi pour l’originalité de son œuvre : le peintre américain Frederick Arthur Bridgman.
Installé définitivement à Lyons à l’issue de la Première Guerre mondiale, il y vécut durant près de dix années dans la maison appelée aujourd’hui « Les Terrasses ». Il sera même enterré dans le petit cimetière qui jouxte l’église Saint-Denis. Curieux itinéraire que le sien, retracé ci-dessous, de Tuskegee en Alabama à Boston puis New York, Pont-Aven, Paris, Alger et Le Caire pour s’achever à Lyons-la-Forêt.

Portrait de Bridgman (non daté)

Portrait de Bridgman (non daté)

Né en 1847 à Tuskegee, en Alabama, Frederick Arthur Bridgman perd très tôt son père, médecin itinérant. Sentant les prémices de la guerre civile américaine, sa mère décide de s’établir avec ses deux fils à Boston dans le Massachussetts puis à New York où Frédéric montre très rapidement de réels talents artistiques. Bien qu’employé dans une banque comme graveur et bénéficiant d’une promotion rapide, il décide de consacrer sa vie à la peinture et prend des cours de dessin à la Brooklyn Art Association et à la National Academy. Des témoins rapportent qu’il se levait chaque jour à quatre heures du matin pour peindre avant de se rendre à son travail.

Disciple de l’école de Pont-Aven puis de Gérôme

En 1865 et 1866, il expose ses premiers travaux à la Brooklyn Art Association. Encouragé par un accueil favorable, il quitte son travail et, avec l’aide financière d’un groupe d’hommes d’affaires de Brooklyn, part pour Paris. Attiré par le charisme du peintre Robert Wylie (1839-1877), il s’établit durant deux étés à Pont-Aven, en Bretagne, songeant à devenir, comme Wylie, un peintre de paysages.

A l’automne 1866, il rejoint l’atelier parisien du peintre et sculpteur Jean Léon Gérôme et fréquente avec d’autres étudiants américains les Beaux-Arts, continuant durant quatre années à passer ses étés en Bretagne avec Wylie.

Un cirque de province, c. 1869

Un cirque de province, c. 1869

Bridgman connaît son premier vrai succès à Paris au salon de 1870 avec son œuvre A Provincial Circus qu’il envoie ensuite aux Etats-Unis à la Brooklyn Art Association. A la même époque, il voit une de ses toiles reproduite dans le journal Le Monde illustré et commence à vendre au galeriste Goupil, beau-frère de Gérôme.

La découverte de l’Orient

Bridgman passe la période de la guerre franco-prussienne de 1870 et la Commune de Paris entre Pont-Aven et l’Espagne. L’hiver 1872-1873, il se rend à nouveau en Espagne et pour la première fois en Afrique du Nord accompagnant un peintre anglais de ses amis. De Tanger, qu’il trouve pittoresque, il se rend à Oran, puis à Alger et Biskra, où il loue un atelier dans un quartier pauvre.

Durant les soirées, il se mêle à la vie locale et profite des après-midis pour explorer à cheval les villages alentour et les oasis, y trouvant dans l’observation des foules sur les marchés, des danseuses du ventre… les ambiances qu’il recherchait. Bridgman travaille assidûment et retourne à Paris au printemps 1873 avec de nombreuses toiles, des esquisses, des dessins au crayon et à l’encre, ainsi qu’avec les costumes et les accessoires dont il se servait dans son atelier.

Vue d'Abu Simbel, c. 1874

Vue d’Abu Simbel, c. 1874

L’enthousiasme soulevé par ses travaux algériens, l’encourage à programmer un nouveau voyage en Afrique du Nord l’hiver suivant. Cette fois, il est accompagné de Charles Sprague Pearce, un étudiant de Bonnat, rencontré dans le sud de la France. Arrivé au Caire en décembre 1873, Bridgman travaille dans la ville, réalisant de nombreuses esquisses des monuments islamiques, mais aussi des scènes de la vie de la rue, sa meilleure source d’inspiration. Un couple d’Anglais lui propose un voyage sur le Nil qui durera trois mois et demi. Ils visitent ensemble Abu Simbel. Bridgman rentre à Paris avec 300 esquisses et études et encore davantage d’accessoires pour son atelier.

Un artiste au zénith

Les funérailles de la momie, c. 1877

Les funérailles de la momie, c. 1877

Cohabitant avec Pearce et un autre de ses compatriotes, E. H. Blashfield, il commence à peindre plusieurs ambitieuses reconstitutions de la vie de l’Egypte antique semblant avoir oublié son ambition originelle d’être un peintre de paysages de la campagne bretonne et algérienne. Le premier, The Mummy’s Funeral, est exposé au Salon de 1877 et connaît un grand succès. Gravé et copié, il est finalement acheté par le propriétaire du New York Herald, James Gordon Bennett. Sa réputation faite, Bridgman épouse une jeune et riche héritière de Boston, Florence Mott Baker.

Il atteint alors ce qui sera le sommet de sa carrière avec une exposition qui lui est entièrement consacrée, présentant trois cents de ses œuvres, à l’American Art Gallery. Son travail plaît beaucoup, non seulement par la variété de ses sujets, mais aussi par la qualité de sa technique, sa véracité, sa fraicheur et sa beauté. Après ce succès, Bridgman est élu membre de la National Academy of Design of the United States.

Durant l’hiver 1885-1886, il retourne à Alger avec son épouse, non pas seulement pour y travailler mais surtout en raison de la faible santé de celle-ci. Le climat leur semble plus propice et la vie plus paisible qu’à Paris. Il poursuit alors ses compositions favorites autour de la vie quotidienne à Alger. Tandis que sa femme loge à l’hôtel, il obtient pour lui les services d’un guide, Belkassem, qui lui trouve un endroit pour travailler dans la Kasbah, une maison minuscule habitée par une veuve nommée Baia qui y vit avec sa petite fille de sept ans, Zohr. Il s’y installe dans un coin d’ombre de la terrasse d’où il peut observer les scènes de la rue en contrebas. Devenu un bon ami de la famille, il entretiendra une correspondance avec Baia longtemps après son retour en France.

En 1888, Bridgman publie une importante partie de son travail dans le Harper’s Monthly Magazine, inspirée d’une publication faite la même année intitulée Winters in Algeria tirée de ses précédents voyages dans cette ville et somptueusement illustrée de gravures sur bois de ses dessins et tableaux.

Plus couru que la tour Eiffel

Bridgman dans son atelier du boulevard Malesherbes (non daté)

Bridgman dans son atelier du boulevard Malesherbes (non daté)

Les dix années suivantes sont marquées par une reconnaissance ininterrompue. En 1889, il participe à l’exposition universelle de Paris. En 1890, la Fifth Avenue Galleries de New York présente 400 de ses toiles. Cette renommée fait de lui un objet de curiosité si fort que le peintre John Singer Sargent, de passage à Paris, dira qu’il y a deux lieux à voir absolument, le premier étant l’appartement de Bridgman situé 146, boulevard Malesherbes avec son extravagant décor classique et oriental, le second étant la tour Eiffel !

Il continue de peindre toujours plus de scènes exotiques d’Afrique du Nord, tout en cherchant de nouveaux sujets. Il réalise quelques portraits de société, et en 1890, s’inspire de thèmes historiques et bibliques comme son maître Gérôme. Mais ces derniers travaux ne connaissent pas la même fortune que ses peintures orientalistes.

En 1901, son épouse décède des suites d’une longue maladie. Trois années après, Bridgman se remarie, à l’âge de 54 ans, avec Marthe Yaeger. Un mariage qui sera long et heureux.

L’installation à Lyons-la-Forêt

Les Terrasses vers 1920

Les Terrasses vers 1920

En 1907, Bridgman devient Officier de la Légion d’Honneur. Mais sa popularité décline au sortir de la Première Guerre mondiale. C’est à ce moment-là qu’il décide de s’installer avec sa femme dans leur maison de Lyons-la-Forêt après d’importantes pertes financières et la vente de l’appartement du boulevard Malesherbes. Il y poursuivra son œuvre jusqu’à sa mort en 1928. Il est intéressant de penser qu’il a probablement croisé (fréquenté ?) Maurice Ravel, lui-même familier de Lyons entre 1911 et 1922 ou encore Jacques-Emile Ruhlmann et Paul-Emile Pissaro.

Frederick Arthur Bridgman est aujourd’hui considéré comme l’un des doyens de l’école orientaliste américaine. Egalement musicien, Bridgman avait étudié la composition musicale avec l’organiste et compositeur Charles-Marie Widor (1844-1937).