Isaac de Benserade aurait eu 400 ans…

28 octobre 2012

Né en octobre 1612 à Lyons-la-Forêt, Isaac de Benserade fête cette année ses 400 ans. L’occasion pour les Amis de Lyons de faire mémoire de l’un des plus fameux librettistes de la cour de Louis XIV. 

Isaac de Benserade

Ses œuvres complètes furent publiées en 1697 par l’éditeur parisien Charles de Sercy, soit six années après sa disparition et furent enrichies d’une biographie intéressante signée d’un certain L.T.

En voici quelques extraits.

Discours sommaire de Monsieur L.T. touchant la vie de Monsieur de Benserade.

« Isaac de Benserade est né en la petite ville de Lyons proche de Rouen. Son père, à ce que  j’ai ouïe dire, était Maître des Eaux et Forêts, avait été huguenot, et se convertit un peu après la naissance de son fils, lequel fut baptisé au Temple des gens de la religion protestante réformée et nommé Isaac.

Sans fortune mais non sans famille

Le père de Benserade en mourant le laissa fort jeune, avec fort peu de bien, et fort embarrassé ; de sorte qu’il aima mieux, à ce qu’on dit, l’abandonner que de plaider ; ce qui est très rare et très estimable pour un Normand. Quoiqu’il ne parlât guère de son père, il n’oubliait pas pour cela ses ancêtres, dont l’un avait été chambellan d’un de nos rois, et châtelain du château de Milan, et Benserade se ressentait aussi de sa naissance, et elle lui avait donné une manière d’agir hardie, qui l’obligeait de traiter familièrement avec les gens de la première qualité ; de sorte qu’il fallait passer, sans qu’on osât le contredire, tout ce qui lui plaisait d’avancer, et il semblait même avoir pris un ascendant sur les plus considérables.

Livret du ballet royal de la naissance de Vénus

Parent du cardinal de Richelieu

Du côté maternel, il était allié des Vignancours et de ceux de la Porte ; sa mère portait ce dernier nom, qui était celui de la mère du cardinal de Richelieu ; et l’on prétend que ce nom lui servit à obtenir une pension dès les premiers ouvrages qu’on vit paraître de sa façon : elle lui fut continuée jusqu’à la mort de cette Eminence ; et il aurait peut-être trouvé la même protection auprès de Madame la duchesse d’Aiguillon, si ces quatre vers qu’il fit après la mort du cardinal de Richelieu ne l’eussent extrêmement offensée.

Ci-gît : oui gît par la mort bleu

Le Cardinal de Richelieu,

Et ce qui cause mon ennuie,

Ma pension avec lui.

La pension était assez considérable, à ce qu’on m’a assuré ; ce qui fut une terrible perte pour lui, et qui  l’aurait extrêmement incommodé, si elle n’eût été réparée par une autre de trois mille livres que la Reine Mère lui donna.

Benserade passa pour s’attacher à Monsieur l’amiral de Brézé, qui le considérait comme une personne qui lui appartenait. (…) Après (sa) mort, qui fut, ainsi qu’on le peut juger, très fatale à sa fortune, il retourna à la cour, où il brilla extrêmement, à la faveur de son esprit vif et divertissant, et trouva le moyen d’y subsister par le secours de sa pension, et par celui de quelques dames riches et libérales.

Oeuvres complètes de Monsieur de Benserade, Paris, 1697

La comédie et les comédiennes

S’il aimait la comédie, il n’aimait pas moins les comédiennes ; et l’on dit qu’avec feu le marquis d’Armantières, pour lors abbé, il quittait la Sorbonne, ou leurs parents voulaient qu’ils étudiassent l’un et l’autre, et cela pour aller presque tous les jours à l’Hôtel de Bourgogne, où se trouvaient leurs inclinations, qui étaient la Valiote et la belle Roze. Benserade aimait celle-ci apparemment à cause de leur conformité de poil. La belle roze avait les cheveux d’un blond ardent ; et pour lui il avouait franchement qu’il était rousseau, se donnait lui-même ce nom, et s’associait là-dessus des plus grands seigneurs de la cour, sans se mettre en peine si cette société leur plaisait ou non. Sa familiarité avait même quelque chose d’impérieux ; car non seulement il voulait qu’il lui fût permis de trouver à redire aux autres, mais il ne pouvait souffrir qu’on critiquât ses compositions.

Il avait la vue basse, et souvent il ne rendait pas le salut, à cause de ce défaut ; ce qui le faisait passer chez quelques-uns pour glorieux.

Soutien de Mazarin et succès de cour

Signature de Benserade

Il semblait qu’il mit la cour en joie, aussi n’y avait-il aucune occasion de fête et de galanterie ; que l’on ne lui en donna le soin. Il était si fort à la mode, que Monsieur le Cardinal Mazarin faisait gloire de dire qu’il avait fait en son jeune temps des vers italiens qui avaient beaucoup de conformité pour le goût à ceux de Benserade, lequel en remercia son Eminence, et témoigna être ravi que se vers eussent l’honneur d’approcher des siens, que le cardinal lui répondit, qu’il tâcherait à disposer le roi à lui faire voir l’estime que sa majesté elle-même en devait faire ; et bientôt après il eut une pension de mille écus sur l’abbaye de saint Eloi.

Non seulement les compositions de Benserade plaisaient extrêmement, mais sa conversation était fort divertissante. Il disait souvent de bons mots, dont en voici quelques-uns. Monsieur avait eu dessein d’arrêter quelques dames à dîner un vendredi ; mais sur ce que ses officiers l’avertirent, qu’il n’y avait pas de trop belle marée ce jour-là, il ne voulut pas qu’elles demeurassent, et Benserade dit, regardant quelques dames du Palais-Royal qui étaient présentes, et qui n’étaient pas belles :  «  Hélas, Monsieur, d’où vient que vous ne retenez pas ces dames à dîner, non seulement vous avez de beaux poissons, mais vous avez des monstres ».

Partition de Lully pour le ballet royal de la Raillerie

Un peu trop libre

On pouvait dire que même en ces rencontres-là il était un peu trop libre, témoin ce qu’il dit chez un prélat en pareille occasion ; car comme il s’excusait aussi sur ce qu’il n’avait point de marée, Benserade regardant la belle-sœur du prélat, laquelle avait un peu de poil sur les lèvres : « De quoi s’inquiète-t-on, dit-il, nous aurons toujours une barbue ? »

Il se trouva un jour dans une compagnie où se rencontra une damoiselle, dont la voix était fort belle, mais l’haleine un peu forte. Cette damoiselle chanta, on en demanda le sentiment à Monsieur de Benserade, qui dit, « que les paroles étaient parfaitement belles, mais que l’air n’en valait rien ».

Quand il avait entrepris une chose, il n’oubliait rien pour la faire réussir, jusques à employer des puissances auxquelles il était difficile de résister.

Il prétendait avoir contribué à l’établissement de plusieurs personnes de la plus haute qualité. Il était bienvenu partout, chacun le souhaitait.

Monsieur le cardinal Mazarin lui laissa en mourant deux mille livres de pension sur l’évêché de Mende.

Enfin, il eut encore une pension de deux mille livres sur une abbaye de Monsieur l’abbé de Fourilles, appelée Hautvilliers. Il avait outre cela une rente de cinq cents écus sur la Maison de la Ville de Lyon, et beaucoup d’argent comptant. Il eut bien voulu avoir un titre, et peut-être ne lui a-t-on point voulu accorder cette grâce, parce qu’il ne s’était pas d’abord destiné entièrement à l’Eglise. Mais s’il n’a pas obtenu celle-ci qu’il avait demandée avec insistance il en eu où il ne s’attendait pas.

L’Académie française

Réception d’un académicien au XVIIe siècle

Quelques années avant sa mort, Benserade s’appliqua aux ouvrages de piété, et traduisit presque tous les psaumes […] On a remarqué dans les lectures qu’il en a faites ou faites faire à l’académie (il y fut élu en 1674. NDLR), qu’il y avait beaucoup de variété dans quelques endroits ; il s’est trouvé des choses qui ne sont pas des plus canoniques.

C’était un académicien des plus assidus, et qui avait autant qu’aucun autre en recommandation l’honneur de l’Académie.

Galanterie et piété

On ne pouvait commencer sa vie avec plus de galanterie, ni la finir avec plus de piété, ni plus de soumission à la volonté de Dieu qu’a fait Benserade. Il a souffert de si grandes douleurs, que Job, dont il a vanté la patience, n’en a guère pu souffrir de plus aigres ; elle l’étaient de telle sorte, que des gens d’un tempérament moins vif et beaucoup moins sensible que le sien n’eussent été capables de les supporter. Enfin après avoir vécu près de quatre-vingts ans, avec un esprit sain et entier, et capable de produire de belles choses, il est mort regretté de toute la cour et de tous les honnêtes gens. »

Cette biographie est immédiatement suivie d’un petit texte sous la forme d’un éloge à Monsieur de Benserade.

Ce bel esprit eut des talents divers,

Qui trouveront l’avenir peu crédule :

Loin d’être flatteur dans ses vers,

D’y plaisanter les grands il ne fit point scrupule,

Sans qu’ils le prissent de travers ;

Il fut vieux et galant sans être ridicule.